
Philippe-Jean Catinchi, Le Monde.
Livre
de bruit et de fureur, Lil du barbare fait entendre létrange
oraison funèbre que prononce, sur la dépouille de sa mère,
un homme du XVe siècle qui « vomit » sa vie volée
par celle dont la folie vengeresse a emprisonné son destin jusquà
laliénation. Sur le ton incantatoire de lexorcisme, Olivier,
« cinquième du nom », raconte lentrée en haine
de sa famille. A lâge de six ans, contraint par sa mère,
il dut jurer vengeance sur la tête « brune et cireuse »
de son père, gentihomme breton décapité sur ordre du
roi : « Je jurai dans un vomissement, expurgeant de toutes mes forces
ce poison. Mais il était entré en moi. » Le
venin sempare de la mère aimante et la métamorphose en
louve furieuse, cruelle, qui terrorise ses enfants. Vendant tous ses biens,
abandonnant ses terres, celle qui parle désormais une langue «
aliène » lève une flotte contre le roi, pille les vaisseaux
ennemis, massacre les équipages en poussant des cris de démon
: « Vos mots nétaient plus vos mots, vous juriez. Votre
allure nétait plus celle dune dame, une armure de fer avait
remplacé vos robes. » Pages
étourdissantes de tension noire, de cruauté fiévreuse,
les scènes de piraterie, empreintes dune violence à soulever
le cur, sont décrites dans un mélange volcanique de lyrisme
et de crudité, dépouvante et de plaisir. Brulant et parfois
dérangeant jusquà la nausée, le second roman de
Virginie Lou est dabord un livre extraordinairement puissant, qui atteint
le lecteur au plus profond de ses peurs, de ses dégoûtys, de
ses fascinations.
Emportée
par sa passion destructrice, la veuve ténébreuse plonge sa progéniture
dans une vie de terreur, dont elle ne réchappera pas. Godfried, le
fils cadet, morra de maladie, tandis quOlivier deviendra une bête
humaine.
Car
pour conquérir lamour dune mère dévouée
corps et âme à sa « sainte cause », pour être
visible à son regard lointain, Olivier va basculer à son tour
dans la barbarie : « Oui, cette folie était plus supportable
que votre indifférence. Je hurlais avec vous, jaboyais avec vous.
Je me reconnaissais dans votre meute, bien que personne ny reconnût
personne. Dans ces moments où nous étions ensemble, vous et
moi enragés, clamant notre vengeance et notre haine du monde, je sentais
battre dans mes veines notre sang commun. Et jétais heureux.
» Hélas, loin datrtirer lattention de cette femme
au « cur pierreux », les exploits guerriers du jeune homme
len détournent et lenferment dans une folie dévastatrice
qui léloigne peu à peu du monde des hommes. (
) Après
la mort de sa mère, Olivier se muera en prédateur sanguinaire
(lombre de Gilles de Rais plane sur le livre, qui glisse imperceptiblement
vers le fantastique) pour finir par sombrer dans une horreur sans nom.
(
) Pour capturer le monstre dans les mots, Virginie Lou invente une
langue à la fois ancienne et contemporaine (par laquelle cette diatribe
contre la mère est aussi un hommage à la langue maternelle),
abrupte et métaphorique (où labondance des images réduisant
tout à lordre du sensible, traduit parfaitement lensauvagement
des personnages), et dont le phrasé singulier dessine une figure hiératique,
comme si le texte composait une sorte de vitrail, de blason de la violence
et du ressentiment.(
)
Nicolas Carpentiers, NRF